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UNE NOUVELLE LETTRE DE LÉON LOURIA

Photo de Léon Louria, c. 1942. Extrait d’un fiche de la Préfecture, AJ38 5787, Juin 1942.

Parmi les milliers de pages du fonds AJ38 explicitant la politique anti-juive dans la Somme, les lettres écrites par des victimes de cette politique sont relativement rares.  Cette rareté a été particulièrement remarquable (et regrettable) dans le cas du Fondateur de l'Association Cultuelle Israélite de la Somme, le confectionneur Léon Louria. Jusqu'à récemment, je n'avais vu de sa main – à part certains formulaires qu'il avait remplis -  qu'une seule lettre,  une note avec l'en tête des Établissements Louria, 17 rue des Augustins, que Louria avait écrit en réponse à une demande du Conseiller Municipal Samuel Obeler. Celui-ci se trouvait sur le recensement des Israélites  de la ville mais cherchait à se distancier de la communauté des pratiquants. Louria pour lui faire plaisir, attesta par cette lettre que Monsieur Obeler "n'a jamais appartenu à la communauté israélite d'Amiens." 

Récemment, parmi les dossiers d'aryanisation, j'ai toutefois trouvé  une seconde lettre. Elle date du 11 mars 1942, est dactylographiée et adressée au Préfet de la Somme de l’époque Emile Pelletier.  Dans cette lettre, Louria s'inquiète de la possibilité que cette résidence commune à lui et son épouse Marguerite, située au 17 rue des Augustins, soit aryanisée  c'est-à- dire, mise en vente, et que le couple, déjà âgé, soit dépossédé.

Au moment où il l'a dictée,  en mars 1942,  Léon Louria a reconnu que son commerce ne lui appartiendrait plus. Déjà en  décembre 1940, puis en janvier 1941, des administrateurs provisoires avaient été nommés pour s'en charger du transfert de cette importante société aux mains des propriétaires “aryens.”. Les destins de sept employés travaillant dans les ateliers du 17 rue des Augustins, et de 125 ouvrières travaillant à domicile dépendaient du fonctionnement continu de la manufacture de confection. Louria a dû également reconnaître que les immeubles dits de rapport qu'ils possédaient rue Pointin, rue Cocquerel et boulevard Pont Noyelles allaient aussi être vendus. Leur valeur avaient déja été estimée dans ce but et les annonces "Ventes d'Immeubles Israélites" allaient bientôt paraître dans la presse régionale. Des "amateurs," eux-mêmes non-juifs nécessairement, ont été dès lors invités à faire leurs soumissions  (appels d’offres) sous plis cachetés.  Les plis seraient ouverts au sein de la Préfecture et les ventes au plus offrants homologuées d’abord par les autorités françaises et allemandes.  Mais ce dont Léon Louria s'inquiétait ce n'était pas la vente de ses immeubles de rapport ni de son commerce - sans doute qu'ils les regrettait amèrement!  -- mais c'était la possibilité qu'on allait vendre leur habitation:

Léon Louria au Préfet de la Somme.  Amiens, 11 mars 1942, AJ 38  5084 micro #1177.

«Je vous ferai remarquer, Monsieur le Préfet, que ma maison d'habitation est distincte de la maison commerciale. Je crois savoir que la loi sur les immeubles des israélites, épargne la vente de l'immeuble qui est uniquement réservé pour mon habitation.

Je viens vous solliciter de m'épargner un tel désastre en un age qui, pour moi et ma femme, serait fatal.»

Croquis/schématique du 17 rue des Augustins, montrant la relation de la partie residentielle et la partie commerciale.  AJ 38 5084 micro #1158, 27 mars 1942.

En réponse à cette lettre, le Préfet envoya les architectes sur les lieux pour juger si l’immeuble et le commerce étaient en fait distincts. Dans un croquis et dans leur rapport, les architectes conclurent que les deux parties étaient bien distinctes et que de simples modifications structurelles suffisaient à les rendre complètement  indépendantes. Le Préfet présenta les conclusions des architectes au Commissaire Général aux Questions Juives, Service du Contrôle des Administrateurs Provisoires à Paris, mais au lieu de les accepter, les autorités optèrent à la fin pour la conclusion originelle et non-experte de l’administrateur provisoire qui avait déclaré en 1941 que l’immeuble au 17 rue des Augustins n’était pas indépendant mais plutôt "attenant au commerce.” Cette formule, semble-t-il, permettait finalement aux autorités d'autoriser le Préfet et l'Administrateur Provisoire de procéder à l’aryanisation de l’immeuble avec le commerce sans aucune considération pour la famille Louria qui fut ainsi dépossédée de son logement. Le 17 juillet 1942, l'immeuble et le commerce au 17 rue des Augustins ont été vendus ensemble à l'ancien Établissements Louria, société réorganisée, dans laquelle Léon Louria n'était ni propriétaire ni même participant.

Commissaire de Police au Préfet de la Somme, 20 juin 1942. précisant les faits de l’arrestation de Léon Louria. AJ 38 5084 # 1127;

 En tout cas, bien avant le 17 juillet 1942 quand le transfert fut formalisé, la situation de Léon Louria et Marguerite avait changé profondément. Le 3 juin il avait signé pour lui, sa femme et sa fille Renée, un nouveau registre qui entérina la distribution à Amiens des "insignes spéciaux pour les juifs" les étoiles jaunes. Deux semaines plus tard, au 17 ou 18 juin, il se promenait dans la rue de l'Amiral Courbet quand il fut appréhendé par des membres de l'armée d'occupation et accusé "d'avoir dissimulé son étoile jaune sous le revers de son veston." Il fut place immédiatement en détention à la Maison d'Arrêt d'Amiens, rue d'Albert.  Il fut ensuite condamné à deux ans de prison au centre administratif d'internement à la citadelle de Doullens. Ce ne fut au minimum, c’est à dire janvier 1943, sept mois plus tard, qu'il fut relâché. A ce moment précis le transfert de son commerce et de son immeuble étaient depuis longtemps un fait accompli et il semble dès lors que lui et Marguerite étaient installés non au 17, rue des Augustins, mais au 24, rue Robert de Luzarches. Raflé le 4 janvier 1944, alors que Margurite s’était évadée, c'est cette dernière adresse qu'on retrouve sur la fiche de Léon Louria à Drancy au seuil de sa déportation et de son assassinat à Auschwitz.  

Ce formulaire de notification du Commissaire de Police en date du 25 août 1943 indique que Léon Louria (ayant été obligé de quitter 17, rue des Augustins) est venu habiter le 24, rue Robert des Luzarches. AJ 38 5083 micro #1276. A noter que Léon Louria “a refusé de signer” la notification de la vente forcée d’une de ses propriétés.

Le fiche du Camp de Drancy confirme que Léon Louria est encore domicilié à 24, rue Robert de Luzarches, au moment de la rafle. Archives Nationales de France et CDJC, Memorial de la Shoah, janvier 1944.

Je tiens à remercier cordialement Monsieur Alain Bolec de Paris, qui a bien voulu améliorer ce texte ainsi que nombreux autres sur jewsofthesomme.com David Rosenberg, Pittsburgh, Pennsylvanie, le 12 juin 2026

Saturday 06.13.26
Posted by David Rosenberg
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